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24 janvier 2018


Les mégafermes industrielles sont-elles une solution pour nourrir le monde ?


L’intérêt nouveau pour la production alimentaire…


Jusqu’au milieu de la première décennie de ce siècle, peu de personnes s’intéressaient à l’alimentation. Le secteur alimentaire n’était pas très attractif dans la mesure où, pendant des décennies, les prix avaient suivi une tendance baissière et où les projections de la FAO du nombre de personnes souffrant de la faim montraient une diminution de la proportion de la population mondiale qui était sous-alimentée. Pour la plupart des gens, la question alimentaire était « sous contrôle ».


La crise alimentaire de 2007-2008 fut un véritable coup de semonce, car elle révéla que la production alimentaire était fragile et que des tensions pouvaient apparaître n’importe quand sur les marchés instables des produits alimentaires et créer de sérieuses difficultés pour des centaines de millions de personnes. L’alimentation était redevenue un secteur stratégique et, avec l’augmentation soudaine des prix de la nourriture, un secteur où il devenait possible de faire des profits.


Comme en plus, le dérèglement climatique était devenu une question importante au niveau international et qu’un nombre croissant d’études montrait la place centrale de l’alimentation dans ce phénomène, comme cause et comme victime potentielle, l’alimentation devint également un centre d’intérêt pour les gouvernements de ce point de vue là.


Bref, l’alimentation (et l’agriculture) qui avait une place assez mineure parmi les priorités pendant trois décennies, redevint presque du jour au lendemain un centre d’intérêt tant pour le secteur privé que pour le secteur public dans le monde entier.


Un des leitmotivs de cet intérêt renouvelé portait sur notre capacité de produire suffisamment de produits alimentaires pour nourrir le monde à l’horizon du milieu de ce siècle, à un moment où les projections indiquaient que la population mondiale atteindrait près de 10 milliards de personnes. Les programmes se sont alors multipliés partout dans le monde en réaction à la crise alimentaire, dans le but d’augmenter la production alimentaire [lire - en anglais]; l’investissement privé dans la production alimentaire explosa, y compris dans le cadre de grands projets « d’accaparement des terres » [lire].


Mais la plupart de ces programmes étaient conçus dans une perspective erronée, comme si la question alimentaire se limitait à la nécessité de produire davantage quel que soit le coût et quelle que soit la méthode, alors qu’en fait la crise était une fois de plus l’illustration de la nature duale du problème : produire de la nourriture pour assurer une disponibilité suffisante importe, certes, mais la façon dont elle est produite, qui la produit et qui en bénéficie importe également [lire], puisque la plupart des personnes souffrant de la faim dans le monde sont des petits producteurs agricoles qui, à moins qu’ils ne profitent de la croissance du secteur de l’alimentation, se retrouveront de plus en plus marginalisés, ce qui contribuera à augmenter le nombre de sous-alimentés, comme le montrent déjà les dernières estimations des Nations Unies [lire]. 


… entraîne la prolifération de mégafermes industrielles.


Une des conséquences de cette nouvelle tendance et de la priorité donnée à la production a été la multiplication de mégafermes utilisant des techniques de production industrielles intensives. C’est particulièrement le cas pour la production animale où la demande a explosé avec l’apparition des centaines de millions de consommateurs de la classe moyenne des pays émergents. Les mégafermes s’étaient développées auparavant aux États-Unis, mais elles se mirent à proliférer partout dans le monde et sont à présent devenues les principales pourvoyeuses de produits alimentaires de la grande distribution. On estime qu’il y a, à l’heure actuelle, plus de 50 000 grandes unités d’engraissement et que, selon les Nations Unies, ce type d’unité produit 72% de la volaille, 42% des oeufs et 55% de la viande de porc dans le monde. L’argument principal en faveur de telles unités est qu’elles offrent des économies de coût et d’échelle considérables, et donc des opportunités de profit, étant donnée la tendance à l’augmentation des prix alimentaires.




Les mégafermes se sont également multipliées en Europe, en Allemagne, au Royaume Uni, et dans une moindre mesure, en France. Au Royaume Uni, par exemple, il y a actuellement près de 800 mégafermes..


En France, le processus d’industrialisation et de concentration de la production alimentaire est en cours, bien qu’il ne résulte pas dans l’émergence de très grandes unités de production. Dans le domaine du lait, on parle depuis des années de la « ferme des 1000 vaches »  dans les médias, une ferme qui a créé une forte résistance de la part des organisations de la société civile et qui a été à l’origine de nouvelles règles édictées par le gouvernement, ainsi qu’un processus judiciaire, toujours en cours, entre les ONG, le gouvernement et la ferme. Cependant, d’une façon plus générale, la production laitière française a connu un processus de concentration : entre 1993 et 2013, le nombre de fermes laitières a diminué de près de 60% alors que la production de lait augmentait d’environ 5%.


Des mouvements similaires sont observés dans le domaine de la production végétale, encouragés par le système des paiements directs en fonction de la superficie mis en oeuvre par l’Union Européenne dans le cadre de sa PAC [lire].


Quelques-uns des principaux impacts négatifs de l’agriculture industrielle


Le développement de mégafermes de production animale s’accompagne de plusieurs conséquences dramatiques.


Du fait de la concentration d’un grand nombre d’animaux qu’elles impliquent, elles sont la source d’une pollution locale considérable (odeurs, bruit, effluents) et elles peuvent devenir des foyers de maladies. Les mégafermes contribuent également à l’inefficacité de notre système alimentaire puisque les herbivores qui s’y trouvent (des bovins, notamment) sont nourris avec des céréales et d’autres grains (soja en particulier) alors qu’ils pourraient être nourris avec des fourrages grossiers (herbe, foin). Ces animaux entrent donc en compétition directe pour le grain avec les humains (actuellement, la moitié de la production mondiale de grains est consommée par des animaux). Le bétail vivant dans ces centres sont également systématiquement traités à titre préventif avec des antibiotiques, ce qui augmente les risques de développement d’une résistance aux antibiotiques [lire].


De plus, la forte concentration des animaux fait que ces mégafermes ne peuvent se limiter uniquement à recourir à de l’alimentation animale produite localement et elles dépendent d’aliments pour bétail importés depuis des pays lointains. Elles contribuent également à l’augmentation du contenu en énergie et en eau de notre alimentation. Toutes ces dépendances rendent ce système vulnérable aux variations des prix de l’énergie et des aliments du bétail, ainsi qu’aux pénuries d’eau qui risquent de devenir plus fréquentes à l’avenir [lire].


Enfin, les mégafermes d’élevage utilisent bien moins de travail que les élevages familiaux, ce qui contribue à réduire l’emploi dans le secteur agricole.


Dans le domaine de la production végétale, la concentration est aussi en cours, ainsi que l’augmentation du recours aux produits chimiques : 30% d’augmentation de l’utilisation des engrais azotés dans le monde entre 2002 et 2011, 250% d’augmentation de l’utilisation mondiale de pesticides entre 1990 et 2012 [lire]. La conséquence de cette utilisation massive a été une diminution dramatique du niveau d’activité biologique du sol et de la biodiversité qui y vit, ce qui contribue à freiner les échanges entre la plante et le sol et a un impact direct sur le rendement des cultures [lire].


D’une façon générale, l’agriculture industrielle à grande échelle est techniquement moins efficace que l’agriculture familiale, comme l’illustre l’infographie produite par ETC (voir ci-dessous).


Davantage de concentration de la production signifie aussi une dépendance plus grande envers le transport, le stockage et la transformation qui sont des processus contribuant à l’émission des gaz à effet de serre (GES) responsables du dérèglement climatique. Pour l’heure, on peut estimer que la nourriture est source de 35 à 40% des GES, dont 7% sont dus au transport, au stockage et à la transformation des produits alimentaire, et 7% proviennent de la production animale [lire].


L’agriculture industrielle à grande échelle ne semble donc pas offrir une solution durable à la question alimentaire, que ce soit du point de vue technique, environnemental ou social. En outre, une grande partie de la rentabilité financière de cette activité est artificielle car elle découle de l’appui obtenu de la part des politiques agricoles en place et du non-paiement des coûts réels de la production, notamment les coûts environnementaux et sanitaires [lire].


Cependant, il existe de bien meilleures alternatives…


Oui, de meilleures alternatives existent. Les unités de production familiales sont à l’origine d’environ 70% de la production alimentaire, mais leur nombre (plus de 500 millions dans le monde) est en régression dans la mesure où elles sont dans l’impossibilité de lutter avec les grandes unités commerciales qui captent la plus grande partie de l’aide publique [lire]. L’agriculture écologique, l’agriculture biologique ou la permaculture présentent des technologies et des approches qui sont durables, créent de l’emploi, émettent moins de GES, stockent davantage de carbone dans le sol et y maintiennent un niveau supérieur d’activité biologique.



Source : ETC, 2017 (traduction lafaimexpliquee.org).


Mais les politiques en place pénalisent ces technologies et rendent difficile l’émergence de systèmes alimentaires locaux durables [lire]. La pensée dominante doit encore remettre en question la priorité donnée à l’agriculture industrielle intensive à grande échelle, bien que, en paroles sinon en actes, on se préoccupe de « développement inclusif » dans les pays pauvres où l’agriculture familiale fait encore vivre une grande partie de la population (voir par exemple ce qui s’est dit dans la Conférence annuelle sur les politiques agricoles qui s’est tenue récemment en Tanzanie - en anglais).


De nombreuses initiatives qui contribuent au développement de systèmes alimentaire plus durables sont prises un peu partout dans le monde. Elles permettent à certains d’être optimistes pour l’avenir. Notre opinion, à la faimexpliquee.org est que, tant que les politiques n’encourageront pas la nécessaire transition vers plus de durabilité, ces initiatives ne représenteront qu’une petite partie de notre système alimentaire et ne mobiliseront que la frange des citoyens les mieux informés ou les plus militants.



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Pour en savoir davantage :


  1. Who Will Feed Us? The Industrial Food Chain vs.The Peasant Food Web, 3rd Edition,  ETC, 2017 (en anglais).

  2. Harvey, F. and A. Wasley, Rise of mega farms: how the US model of intensive farming is invading the world, The Guardian, 2017 (en anglais).

  3. Demeke, M., G. Pangrazio and M. Maetz, Country responses to the food security crisis: Nature and preliminary implications of the policies pursued, FAO, 2009 (en anglais).


Sélection d’articles déjà parus sur lafaimexpliquee.org et liés à ce sujet :


  1. Alimentation, environnement et santé, 2017.

  2. Sundaram, J. et T.Z. Gen, La menace catastrophique des antibiotiques dans notre alimentation, Opinions, 2017.

  3. Les politiques agricoles et alimentaires en place sont-elles favorables aux systèmes alimentaires locaux durables ?, 2017.

  4. La terre: une ressource essentielle menacée et inégalement distribuée 2013.

  5. La stratégie du «tout pour l’irrigation» a abouti à un système inégalitaire fragile et gaspilleur, 2013.

  6. MacMillan, Réflexions personnelles sur la mobilisation des services des écosystèmes et l’investissement sous forme de travail, 2013.

  7. La vérité sur les crises alimentaires : la responsabilité accablante de politiques économiques désastreuses, 2012.


ainsi que les articles sous nos rubriques « bio et agro-écologie » et « recherche ».

 

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Dernière actualisation:    janvier 2018