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17 février 2017


Après les poches, les corridors, et maintenant… ?



Pendant des décennies, la question de l’alimentation dans les pays pauvres a été dominée par la priorité accordée à l’augmentation de la production de nourriture. Cette stratégie reposait largement sur la croyance apparemment logique que plus de production résoudrait le problème alimentaire. La difficulté est qu’il n’y a pas « une » question alimentaire. Le sujet a plusieurs dimensions. Considérons-en trois ici.


La première de ces dimensions, et presque tout un chacun en est conscient, est qu’il est nécessaire d’assurer la disponibilité de suffisamment de nourriture dans le monde. A l’heure actuelle, cette condition est respectée puisqu’il y a, au niveau mondial, plus de nourriture disponible que ce qui est requis pour nourrir chaque être humain présent sur terre [lire]




La deuxième de ces dimensions est bien moins connue. Dans le monde d’aujourd’hui, bien qu’il y ait suffisamment de nourriture et qu’une grande partie en soit gaspillée, il y a des centaines de millions de personnes qui ne mangent pas suffisamment [lire]. Cela signifie que produire suffisamment ne suffit pas pour nourrir tout le monde. Il est aussi nécessaire de s’assurer que chacun a la capacité d’avoir accès à la nourriture dont il/elle a besoin, soit en la produisant, soit en gagnant l’argent nécessaire pour acheter assez de nourriture pour lui/elle et sa famille.


Le troisième aspect est encore moins connu et même nié volontairement par certains. C’est le fait que la production alimentaire doit être rendue durable. Et les faits montrent que notre système alimentaire se dégrade (perte de biodiversité, dégradation des sols, ressources en eau en diminution) [lire] et contribue au dérèglement climatique [lire], ce qui remet en cause le futur de la production alimentaire mondiale.


A chaque décennie ou presque correspond sa « nouvelle approche » pour résoudre la question alimentaire qui repose, en fait, toujours sur les mêmes vieilles recettes éculées. On la propose en annonçant qu’elle résoudra le problème une fois pour toutes et on y concentre presque toutes les ressources de tous les acteurs (État, partenaires, ONG et secteur privé). Le principe de base sur lequel ces différents avatars reposent est avant tout celui de la concentration sur les zones « potentielles » et « faciles ». « Potentiel » veut dire qu’il y a de la bonne terre, de l’eau (une bonne pluviométrie ou des possibilités d’irrigation) et « facile » veut dire un accès facile (routes, rivières ou canaux - s’ils n’y sont  pas encore, on pourra les construire) afin d’y apporter tous les intrants nécessaires (engrais, semences améliorées, machines, pesticides…) et en extraire le surplus de production.


Au cours des années 80, dans les collines népalaises, cela se traduisit par « l’approche par poches (pocket approach) » qui revenait à concentrer toutes les ressources du gouvernement et de ses partenaires (techniciens vulgarisateurs, crédit, parfois services de commercialisation) afin de développer la production alimentaire dans des zones faciles et à fort potentiel de production, les « poches (pockets) ». Cela a certainement contribué à une augmentation de la production dans les endroits où cette approche a été utilisée, mais la masse des personnes vivant dans les zones voisines « non potentielles » et « difficiles »  est restée à l’abandon, et leur accès à l’alimentation ne s’est guère amélioré, alors que dans les « poches » les sols chargés d’engrais s’acidifiaient sur une grande échelle. Globalement, la situation ne s’est guère améliorée. En fait, elle s’est même dégradée pour la plus grande partie de la population rurale. Mais malheureusement, les leçons qu’on a pu tirer de cette expérience et d’autres similaires tentée au cours de cette décennie-là, s’il y en eut, furent vite oubliées…


Aujourd’hui, en Afrique en particulier, la nouvelle mode est aux « corridors ». Mais la recette reste la même : relier les producteurs au marché grâce à de nouvelles infrastructures et leur donner les moyens de mettre en pratique une agriculture « moderne ».


En 2016, le Conseil international scientifique et de partenariat (International Science and Partnership Council - ISPC) du Groupe consultatif sur la recherche agricole internationale (Consultative Group on International Agricultural Research - CGIAR) a demandé au Centre européen pour la gestion des politiques de développement (European Center for Development Policy Management - ECDPM) de rassembler et de synthétiser l’information disponible et l’expérience acquise en matière de corridors de développement, de grappes de croissance (growth cluster) et d’autres initiatives semblables en Afrique, afin d’en déduire les implications pour la recherche agricole. Et ce que ECDPM trouva n’est pas vraiment très surprenant…


Après la crise alimentaire de 2007-2008, il y eut un intérêt renouvelé pour la production agricole et alimentaire. De ce fait, comme le disent les auteurs du rapport, « il y eut un investissement croissant de la part des secteurs public et privé dans des corridors intégrés de développement et d’autres initiatives de développement spatial grâce auxquelles on s’attend à ce que des investissements coordonnés dans les infrastructures de transport, d’énergie, de communication et de marché créent les conditions pour libérer l’indéniable potentiel agricole de l’Afrique ». Yara, la plus grande entreprise du secteur des engrais était fortement impliquée dans le lobbying en faveur de cette approche qui lui permettrait de donner une impulsion à ses affaires en Afrique.


L’analyse de l’impact de ces initiatives montre des résultats très mitigés dans la mesure où, selon les circonstances, « il se peut que les petits producteurs perdent leur terre au profit d’investisseurs, qu’ils souffrent de compétition sur la terre de la part de personnes en provenance d’autres régions et qui ont migré vers les corridors et, dans certaines situations, il se peut que les petits producteurs puissent capter les avantages d’un accès au marché. Il se peut que la compétition avec les grandes unités de production commerciales rende les petites fermes non compétitives pour des produits tels que le maïs - cependant, il se peut que les petits producteurs se mettent à produire pour des marchés plus spécialisés des fruits, des légumes, etc., et puissent ainsi bénéficier des changements ». A ceci il faut cependant ajouter : (i) qu’il faut du temps, des connaissances et de l’investissement pour se mettre à produire pour les marchés spécialisés, ce qui limite considérablement le nombre de petits producteurs qui peuvent ainsi réellement s’adapter aux nouvelles conditions créées par les corridors, et (ii) que les petits producteurs vivant en dehors de ces corridors ne tirent d’eux, bien entendu, aucun bénéfice et pourraient même souffrir de leur compétition.


Les auteurs de l’étude concluent en affirmant qu’« un double système agricole pourrait émerger avec (i) l’enrichissement des producteurs engagés dans une agriculture moderne et intégrée dans les marchés servis par les corridors, et (ii) la marginalisation croissante des agriculteurs de subsistance vivant dans l’arrière-pays et qui n’ont pas pu bénéficier du développement des infrastructures. Dans beaucoup de cas, le futur des petits producteurs de subsistance dans l’arrière-pays deviendrait très précaire et ils seraient mis face à peu de choix autres que celui d’abandonner l’agriculture et migrer vers les zones urbaines, ou chercher des emplois dans des fermes agricoles dans des zones plus favorisées » [lire]


En d’autres termes et sans surprise, la même approche donne les mêmes résultats insatisfaisants aujourd’hui qu’il y a trente ans ! Cependant, vous pouvez parier que ceux qui font des profits en construisant des routes, des projets d’irrigation et en vendant des intrants agricoles, vont toujours pousser à ce qu’il y ait un nouvel avatar de cette approche plutôt que de chercher des alternatives meilleures et plus inclusives - qui existent - qui combinent production, éradication de la faim et durabilité.


Alors, après les poches, les corridors, quelle nouvelle panacée émergera d’ici quelques années ?




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Pour en savoir davantage :


  1. -Byiers B. et al., Agricultural Growth Corridors Mapping potential research gaps on impact, implementation and institutions, ECDPM/ISPC/CGIAR, 2016 (en anglais uniquement)



Sélection d’articles déjà parus sur lafaimexpliquee.org et liés à ce sujet :


  1. -La “Nouvelle vision pour l’agriculture” du Forum de Davos est en marche…, 2017

  2. -La nouvelle stratégie agricole de la Banque africaine de développement : pour une agriculture pseudo-moderne non durable, d’exclusion, au bénéfice d’une minorité, 2016

  3. -Treize idées reçues (et fausses) sur la faim, 2015

  4. -Sept principes pour en finir durablement avec la faim, 2013

  5. -Sécurité alimentaire – définitions et ressorts, 2013

  6. -Le dernier rapport de la Banque mondiale sur l’Afrique: à la conquête de la dernière frontière pour les marchés agricoles et alimentaires… 2013


 

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Dernière actualisation:    février 2017