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5 mai 2018



La France est-elle championne du monde de durabilité alimentaire ?


D’après l’Economist Intelligence Unit (EIU) et le Centre Barilla pour l’alimentation et la nutrition (BCFN), la France serait championne du monde de durabilité alimentaire !


Se fondant sur cadre défini dans le Protocole de Milan (en anglais) développé par le BCFN à l’occasion de l’Exposition Universelle de Milan, en 2015, dont le thème était l’alimentation [lire], l’EIU et le BCFN avaient calculé et publié un indice de durabilité alimentaire (en anglais) pour la première fois en 2016. Fin 2017, au moment de la deuxième publication de cet indice, la France apparaît en tête des 34 pays pour lesquels l’indice a été calculé.




L’indice repose sur trois piliers : (i) la durabilité de l’agriculture, (ii) les défis nutritionnels, et (iii) le gaspillage et les pertes alimentaires. Chacun de ces pilliers a un poids équivalent dans le calcul de l’indice agrégé. Le calcul de l’indice de durabilité de l’agriculture repose sur 19 indicateurs et 36 sous-indicateurs, celui des défis nutritionnels sur 11 indicateurs et 24 sous-indicateurs, et celui du gaspillage et des pertes alimentaires sur 6 indicateurs et 6 sous-indicateurs (voir plus de détail ci-dessous et dans « Food Sustainability Index Methodology » - en anglais).


Malgré les services de plus 350 experts et analystes, l’EIU et le BCFN ont dû faire face à des problèmes de disponibilité de données et ont parfois été dans l’obligation d’avoir recours à des opinions/estimations d’experts.


Si l’indice peut servir à comparer les pays, son utilisation principale sera surtout d’aider à suivre l’évolution de la situation dans chacun des pays pour lesquels il est calculé et ainsi mettre en évidence les dimensions dans lesquelles ils devraient agir. Il est potentiellement complémentaire à d’autres indices relatifs à l’alimentation tel que le HANCI (Indice d’engagement contre la faim et pour la nutrition - Hunger and Nutrition Commitment Index) produit par l’Institute of Development Studies (IDS) de Brighton, au Royaume Uni, qui mesure l’engagement politique des gouvernements dans la lutte contre la faim et la sous-alimentation, ou l’Indice mondial de la faim (Global Hunger Index - GHI) produit par l’Institut international de recherche sur les politiques alimentaires (International Food Policy Research Institute - IFPRI) dont l’objectif est de mettre en évidence les succès et les échecs dans la lutte contre la faim et donner des indications sur les causes de la faim.


Le détail des résultats


C’est donc la France qui a eu la « meilleure note » parmi les pays analysés. Les pays les mieux placés sont, en plus de la France, le Japon, l’Allemagne, l’Espagne, la Suède, le Portugal, l’Italie, la Corée du Sud et la Hongrie. Leur bon classement est très lié « aux politiques effectives de lutte contre le gaspillage et les pertes alimentaires, aux efforts faits dans le domaine de la recherche et au travail de conservation agricole et d’éducation nutritionnelle ». Ce sont là des pays riches ayant un Indice de développement humain élevé et qui ont une proportion relativement importante de leur population vivant dans des zones rurales.


Carte de la durabilité alimentaire

(Indice de durabilité alimentaire)


Télécharger : Carte de durabilite alimentaire.jpg


Pour le pilier du gaspillage et des pertes alimentaires, la France est en tête, notamment du fait des mesures qui ont été mises en place en 2016 pour lutter contre le gaspillage [lire le texte de loi], suivie par l’Allemagne, grâce aux mesures qu’elle a prises contre le gaspillage au niveau du consommateur [lire article en anglais], par l’Espagne et par l’Italie.


Pour le pilier de la durabilité de l’agriculture, c’est l’Italie qui arrive en tête, notamment du fait de sa politique de l’eau et des technologies de réduction des pertes en eau qui y sont utilisées, ainsi que de l’adoption de techniques agricoles d’adaptation de l’agriculture au changement climatique et de réduction de l’émission de GES par ce secteur (diversification des cultures, nouvelles techniques agronomiques et amélioration de l’alimentation animale). Elle est suivie par la Corée du Sud (diversification du système agricole), la France (éducation et recherche agricole) et la Colombie (réduction de l’impact de l’alimentation animale et des agrocarburants sur les terres).


Pour le pilier des défis nutritionnels, c’est le Japon qui est premier, du fait des hautes valeurs de ses indicateurs de qualité et d’espérance de vie. Ce pays se caractérise également par une absence totale de carence en vitamine A et en iode, 100% d’accès à l’eau potable, une faible proportion de la population en surpoids et peu de fréquentation des établissements de restauration rapide, notamment.


Le tableau ci-dessous montre les résultats obtenus par une sélection de pays pour l’indice global ainsi que dans chacune des trois piliers.


Indice de durabilité de l’alimentation : classement obtenus globalement et dans chacun des piliers par une sélection de pays


Télécharger: Tableau dimensions.jpg


On peut constater que la France se classe parmi les 5 premiers pays dans chacun des piliers. L’Italie, de son côté montre une faiblesse dans le pilier nutritionnel. Le Royaume Uni, qui ne se classe que dans le deuxième quartile globalement, montre un résultat médiocre pour ce qui est de la durabilité de l’agriculture. Ce résultat n’est pas surprenant si l’on se réfère à une étude de 2014 qui dépeignait un système alimentaire britannique en situation d’échec [lire].  De leur côté, les États-Unis ne se classent qu’en 21e position et ont des résultats très faibles pour ce qui est de la durabilité de l’agriculture et de la nutrition, ce qui n’est pas étonnant, surtout pour cette dernière dimension étant donné la situation alimentaire dans ce pays, qui combine une forte suralimentation et des besoins énormes en matière d’assistance alimentaire (environ 100 milliards de dollars sont dépensés annuellement pour venir en aide aux groupes de population les plus pauvres). Quant à la Chine et l’Inde, elles montrent des lacunes préoccupantes dans pratiquement tous les aspects pris en compte dans cet indice de durabilité de l’alimentation.


Nos commentaires


Les résultats qui viennent d’être présentés ne sont pas vraiment surprenants pour qui s’informe sur la situation alimentaire mondiale, notamment en lisant lafaimexpliquee.org. Ce qu’il sera intéressant de faire, c’est d’analyser l’évolution dans le temps des résultats détaillés obtenus par les pays afin de mieux comprendre l’évolution de leur système alimentaire.


De ce point de vue, il est possible d’émettre quelques critiques à cette initiative qui par ailleurs est louable. Sans entrer dans le détail de la pondération des divers indicateurs et sous-indicateurs utilisés pour le calcul de l’indice (les auteurs du travail en proposent quatre systèmes : uniforme, déterminé par les experts, en fonction des possibilités d’action par des mesures de politiques, ou en fonction de l’importance des résultats), on peut noter qui si grosso modo les dimensions environnementale et de santé/nutrition sont couvertes de façon assez satisfaisante, il ne semble pas qu’une importance suffisante ait été accordée aux dimensions économiques, sociales et politiques de la durabilité [lire].


La question importante du partage de la valeur ajoutée à l’intérieur du système alimentaire n’est pas abordée alors qu’elle est essentielle pour la durabilité économique et sociale du système alimentaire. Liée à cette question est celle de la gouvernance du système alimentaire et des rapports de force existants en son sein : le système alimentaire est-il fortement dominé par certains opérateurs qui tirent la couverture (et les profits) vers eux, où au contraire, a-t-on affaire à un système géré démocratiquement dans le respect des intérêts de chacun et où les profits sont répartis équitablement de façon à ce que tous ceux qui y travaillent en vivent décemment ?


Le fait que le BCFN soit une fondation financée par l’un des plus grands agro-industriels italiens n’est peut-être pas étranger à cette lacune et au manque total de considération de l’industrie agroalimentaire dans l’indice. Bien que le résumé exécutif de l’étude, dans ses premiers paragraphes, nous précise que le système alimentaire ne se réduit pas à l’agriculture, par la suite une partie essentielle - et très puissante - du système alimentaire  est largement négligée dans l’analyse des piliers de la durabilité.


On peut espérer que cette lacune sera comblée à l’avenir, afin de renforcer l’objectivité, la crédibilité et l’utilité de l’indice calculé par l’EIU et le BCFN.


Par ailleurs, il ne faudrait pas faire preuve d’autosatisfaction en France pour la raison que le pays arrive en premier dans le classement EIU/BCFN. Bien au contraire, car en France, comme ailleurs dans le monde, on peut sérieusement se préoccuper de l’avenir du système alimentaire et de sa durabilité, car nombreuses sont les menaces qui pèsent sur lui (diminution dramatique de la biodiversité, en général, et de la biodiversité agricole, en particulier, détérioration des ressources naturelles, crise du monde paysan, baisse de la qualité et contamination croissante de l’alimentation, etc.). Il faut aussi se souvenir que l’agriculture française est l’une des principales consommatrices de pesticides au monde [lire].


Il n’est pas clair comment l’importance de ces menaces qui peuvent devenir cruciales pour la durabilité du système alimentaire dans certaines circonstances, peut être reflétée dans l’indice avec la force nécessaire (par exemple, qu’arrive-t-il à l’indice si les pollinisateurs disparaissent et/ou si le niveau d’activité biologique dans le sol tombe sous un certain seuil)  à moins de faire en sorte que si la valeur pour un indicateur donné tombait sous un seuil déterminé, cela déclencherait une alerte de durabilité.


Mais c’est là, bien sûr, la limite habituelle d’un indice composite.


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Quelques détails supplémentaires sur les composantes de l’indice EIU/BCFN.


Gaspillage et les pertes alimentaires

Perte de nourriture, politiques en réponse aux pertes de nourriture, cause des pertes au niveau de la distribution, solutions aux pertes au niveau de la distribution, pertes au niveau de l’utilisateur final, politiques en réponses au gaspillage alimentaire.


Durabilité de l’agriculture

Impact environnemental de l’agriculture sur l’eau, durabilité des prélèvements d’eau, rareté de l’eau, gestion de l’eau, impact du commerce, durabilité de la pêche, impact environnemental de l’agriculture sur la terre, utilisation de la terre, impact sur la terre de l’alimentation animal et des biocarburants, propriété foncière, subventions agricoles, politiques de bien-être animal, diversification du système agricole, biodiversité environnementale, indicateurs agroéconomiques, productivité, utilisateurs de la terre, impact environnemental de l’agriculture sur l’atmosphère, réduction des effets sur le changement climatique.


Défis nutritionnels

Prévalence de la malnutrition, déficience en micronutriments, facteurs favorables, espérance de vie en bonne santé, prévalence de la suralimentation, impact sur la santé, activité physique, composition du régime alimentaire, nombre de personnes par établissement de restauration rapide, facteurs économiques déterminants les régimes alimentaires, réponse de politiques aux régimes alimentaires.



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Pour en savoir davantage :


  1. The Economist Intelligence Unit (EIU),  Food Sustainability Index 2017, The Economist et Barilla Center for Food & Nutrition, 2017 (en anglais).

  2. The Economist Intelligence Unit (EIU),  Food Sustainability Index Methodology, The Economist et Barilla Center for Food & Nutrition, 2017 (en anglais).

  3. LOI n° 2016-138 du 11 février 2016 relative à la lutte contre le gaspillage alimentaire, Journal Officiel de la République Française, 2016

  4. Klockner, J., Germany Has An Ambitious Strategy To Halve Food Waste By 2030, Huffington Post, 2016 (en anglais).

  5. The Milan Protocol on Food and Nutrition, Barilla Center for Food & Nutrition, 2015 (en anglais).


Sélection d’articles déjà parus sur lafaimexpliquee.org et liés à ce sujet :


  1. Politiques pour une transition vers des systèmes alimentaires plus durables et plus respectueux du climat, 2018

  2. Quels sont les défis à relever pour assurer un futur durable à notre alimentation ? 2017

  3. Manger des fruits et des légumes, d’accord. Mais lesquels ?, 2017

  4. L’agriculture et l’alimentation aux États-Unis : situation actuelle et  (peut-être) future, 2017

  5. Impressions sur l’Exposition Universelle de Milan 2015, 2015

  6. Royaume Uni : une étude montre l’échec du système alimentaire britannique, 2014


ainsi que les articles sous notre rubrique « Bio et agro-écologie ».

 

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Dernière actualisation:    mai 2018