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25 janvier 2016


Les grands philanthropes internationaux sont-ils vraiment si philanthropes ?



Un peu plus d’un an après le rapport de GRAIN sur « Comment la Fondation Gates dépense-t-elle son argent pour nourrir le monde ? », deux ONG allemandes (Misereor et Brot für die Welt) ainsi que l’indépendant Global Policy Forum publient un rapport intitulé  « Philanthropic Power and Development - Who shapes the agenda? » (Le pouvoir philanthropique et le développement - qui décide du plan d’action ?) écrit par deux chercheurs, Jens Martens et Karolin Seitz.


Ceux parmi vous qui connaissent bien nos vues à lafaimexpliquee.org [lisez en particulier notre article « Dans la tradition des grandes fondations privées : le gâchis de la Fondation Gates »] ne seront pas surpris par les arguments présentés dans ce rapport très bien documenté.




Voilà le résumé de la substance de ce rapport.


Le paysage mondial des fondations philanthropes


Le rapport présente un survol du paysage mondial de la philanthropie et explique comment les grandes fondations, longtemps essentiellement financées par des milliardaires états-uniens qui n’ont aucune légitimité démocratique, ont pris un rôle de plus en plus important dans la définition du plan d’action pour le développement. Elles ont mobilisé une masse croissante de ressources financières, en partie du fait de politiques fiscales inefficaces et régressives [lire ici] et ont été reconnues au cours des cinq dernières années par les Nations Unies comme des sources valables de connaissances pour le développement et comme acteurs du changement social, économique et politique. Elles ont joué un rôle actif dans les discussions de l’Agenda Post-2015 des Nations Unies et ont été les championnes du modèle de développement fondé sur le marché. Bill Gates a même été nommé au Groupe de plaidoyer du Secrétaire général des Nations Unies et un représentant de sa Fondation a été autorisé à s’exprimer lors d’un évènement spécial organisé en marge de l’Assemblée générale des Nations Unies.

Tout cela, et bien d’autres évènements, montrent que des riches prétendus philanthropes ont pris un rôle considérable dans la pensée globale sur le développement, ainsi que dans les opérations de développement sur le terrain. Ils peuvent être vus dans les médias quand ils sont reçus par les dirigeants mondiaux, paradent avec eux lors de grandes manifestations mondiales (comme le fit Bill Gates lors de la Conférence sur le Climat de Paris). Et partout, sur le terrain, leurs équipes travaillent à promouvoir leur paradigme de développement, parfois en marginalisant les gouvernements locaux, souvent sans aucun contrôle ni surveillance, alors qu’au même moment l’ONU fait face à des difficultés croissantes pour financer ses activités et celles de ses agences spécialisées, bien qu’elles aient été discutées et approuvées par leur États-membres lors de leurs réunions statutaires. De plus, par manque de financement, les agences des Nations Unies elles-mêmes - en particulier l’OMS et la FAO - sont contraintes de se tourner vers les fondations pour obtenir le financement indispensable qu’ils n’arrivent plus à obtenir de leurs membres, ce qui les rend vulnérables à des influences privées.


Formuler le plan d’action en matière de santé publique


Le rapport raconte de façon détaillée comment la Fondation Rockefeller a pu donner sa forme à la question de la santé publique et des politiques de santé au cours du 20e siècle, fondées sur le principe « Vaccins… solutions rapides pour les défis de la santé publique mondiale ». C’est au début du 21e siècle qu’apparait sur la scène internationale la Fondation Gates. Elle a depuis mobilisé des montants sans précédent pour financer des programmes mondiaux de vaccination qui reposent sur « des avancées scientifiques et technologiques pour sauver des vies dans les pays en développement…[et] des outils confirmés - y compris les vaccins, les médicaments et les diagnostics », plutôt que pour supporter des systèmes de santé publique faibles et défaillants. La Fondation travaille en proche collaboration avec les grandes compagnies pharmaceutiques Pfizer et GlaxoSmithKline (GSK) qui ont reçu plus d’un milliard de dollars au cours de ces dernières années. La Fondation est aussi le moteur derrière une myriade de partenariats public-privé.


Ses critiques reconnaissent que des vies ont été sauvées grâce à ce processus, mais ils pointent que le coût de l’immunisation a été multiplié par 68 entre 2001 et 2014… Le rapport souligne que Gates a aussi investi des ressources considérables dans des compagnies privées travaillant dans le domaine de la biotechnologie et de l’industrie pharmaceutique : comme quoi la philanthropie n’exclut pas la recherche du profit.


Une nouvelle relance de la Révolution Verte


Malgré ses manquements et des défaillances bien connues, les riches prétendus philanthropes poursuivent la promotion à coup de millions de dollars de la vieille recette de la Révolution Verte en Afrique, bien que les tentatives antérieures aient lamentablement échoué. Partant de « la croyance fondamentale que la faim et la malnutrition dans l’hémisphère sud sont principalement causées par un manque de technologie, de connaissance et d’accès au marché » la Fondation Rockefeller d’abord et maintenant la Fondation Gates se sont échignées à mettre en place une solution privée fondée sur la technologie à la question de la production alimentaire dans le Sud, laissant en marge des millions de paysans sans ressoures qui sont pourtant les principales victimes de la sous-alimentation. Plusieurs fondations privées se sont trouvées associées à l’initiative qui a abouti à la création du Partenariat mondial de recherche agricole pour un futur sans faim (CGIAR), mais à présent les efforts se concentrent sur l’Afrique, avec notamment la création d’AGRA que les lecteurs de lafaimexpliquee.org connaissent déjà bien.

Les compléments alimentaires, les engrais minéraux, les pesticides et les OGM sont les principaux ingrédients de la recette proposée, agrémentés de la privatisation des terres, d’une législation ‘moderne’ pour les semences et d’un soutien aux investissements directs étrangers. Gates a utilisé quelques ressources pour financer et influencer le Comité de la sécurité alimentaire mondiale (CSA), mais la plus grande partie de l’argent a été utilisée pour financer des ONG internationales, des agences et des centres de recherche situés au Nord, ne laissant qu’une petite part pour ceux qui sont pourtant censés en être les principaux bénéficiaires [lire].


Une bonne partie des dépenses locales très limitées a été dirigée vers le développement de réseaux de distributeurs d’intrants agricoles produits par les grandes multinationales agrochimiques et vers des actions cherchant à influencer la législation sur les semences, notamment OGM.

Cette approche a été largement critiquée par les organisations de la société civile africaine, comme le décrit le rapport de Martens et Seitz.

De plus, avec ses ressources, la Fondation Gates a pu attirer plusieurs experts agricoles et alimentaires de haut calibre en provenance soit de grandes multinationales soit d’organisations internationales, tout en plaçant ses propres cadres dans des positions-clé internationales ou régionales.

Le rapport résume ainsi cette stratégie pour l’agriculture et l’alimentation : « En bref, par son mélange stratégique de dons, de création de réseaux personnels et de plaidoyer, la Fondation Gates a pu se positionner au centre d’une communauté épistémique qui fait la promotion de solutions technologiques fondées sur le marché au problème complexe mondial de la faim et de la malnutrition ».


Les auteurs terminent leur ouvrage en formulant une question que l’on peut traduire en substance par : « Les grands philanthropes internationaux sont-ils vraiment si philanthropes ? », tout en avertissant le lecteur qu’il s’agit bien avant tout de mieux comprendre la signification pour le développement de l’émergence de ces nouveaux acteurs.


Aux ‘philanthropes’ ont été accordés « accès et influence dans beaucoup de domaines, avec peu ou pas de cadre de gouvernance ou de contrôle pour montrer comment ils opèrent et quels sont les résultats qu’ils obtiennent ».


Cela soulève trois autres questions, selon le rapport :


  1. 1.« L’absence de cadre pour mesurer les résultats, non tant pour voir dans quelle mesure les programmes atteignent les objectifs fixés par le donateur, que pour vérifier dans quelle mesure ils contribuent à des objectifs plus larges, de plus long terme, tels que l’amélioration des résultats de santé ou de nutrition pour tous »

  2. 2.L’absence d’un cadre clair qui assure que l’argent des fondations contribue aux objectifs des bénéficiaires plutôt qu’aux intérêts des donateurs

  3. 3.Dans quelle mesure « la création et le soutien aux partenariats à multiples parties prenantes qui ne privilégient plus le rôle des États et des organismes inter-États dans la définition de normes et dans la définition du plan d’action pour le développement, risquent-ils de miner la crédibilité des organismes publics responsables de prise de décisions et d’affaiblir la gouvernance démocratique »?


Une partie de la réponse se trouve dans la poursuite de résultats à court-terme qui fait « gérer les pauvres plutôt que de leur donner du pouvoir », dans le changement des priorités de l’OMS et dans la contradiction apportée à l’approche ascendante et favorable aux pauvres conseillée par l’Évaluation Internationale des Connaissances, des Sciences et des Technologies Agricoles pour le Développement (EICSTAD), sans compter la fragmentation de la gouvernance mondiale pour la santé, l’alimentation et l’agriculture. Et bien d’autres exemples pourraient être ajoutés à cette liste.


Un rapport essentiel à lire pour qui s’intéresse aux questions de développement.



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Pour en savoir davantage


  1. -Martens, J. and K. Seitz, “Philanthropic Power and Development - Who shapes the agenda?“, Misereor, Brot für die Welt, Global Policy Forum, Aachen/Berlin/Bonn/New York, November 2015 (en anglais seulement)

  2. -Behind the Mask of Altruism: Imperialism, Monsanto and the Gates Foundation in Africa , Global Research, October 2014 (en anglais seulement)


Sélection d’articles déjà parus sur lafaimexpliquee.org et liés à ce sujet :


  1. -L’équité intergénérationnelle est possible :à condition de changer profondément les principes qui gouvernent le monde, mai 2015

  2. -Dans la tradition des grandes fondations privées : le gâchis de la Fondation Gates , novembre 2014

  3. -Révolution verte en Afrique: plus de semences améliorées pour le continent, mai 2014

  4. -L’Africa Progress Panel propose d’intensifier la mise en oeuvre de recettes éculées pour réduire la faim et la pauvreté en Afrique, mai 2014

 

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Dernière actualisation:    janvier 2016