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De la pointe à l’arrière-garde 


Quand les écono-mystiques

considèrent la réalité comme une incertitude


par Materne Maetz



Il y a plus de cinquante ans, quand la FAO a lancé son “Plan indicatif mondial pour le développement agricole”, elle était à la pointe de la réflexion sur le futur de l’alimentation et de l’agriculture. C’était une époque ou la projection de l’avenir était fondée sur une réalité concrète : les facteurs physiques et techniques occupaient le centre des préoccupations (démographie, évolution de la demande alimentaire en fonction du revenu, utilisation des terres, technologie et productivité, utilisation d’intrants et d’équipement, etc.). C’était le temps des ingénieurs qui perpétuait une tradition datant du XIXe siècle.


À partir des années 80, avec la mise en œuvre des programmes d’ajustement structurel et de libéralisation, pilotés par le Fonds monétaire international et la Banque mondiale, le « pendule du développement » a basculé du côté du marché. L’analyse économique (et en particulier celle des prix) est devenue le centre d’intérêt prioritaire. On estimait alors que c’était là que se trouvaient les principaux ressorts du changement, tout le reste n’en étant qu’une conséquence. Ce fut la période où le marché était roi, et les politiques cherchaient à créer les conditions d’un illusoire marché idéal. C’était le temps des économistes.




De nos jours, la certitude bien établie des événements vécus quotidiennement, comme le changement climatique, la dégradation des ressources naturelles et les pandémies, a remis la réalité physique et technique au centre du débat [lire], et le pendule a rebasculé de l’autre côté. Ceux qui souhaitent se cramponner à une vision purement économique du monde doivent avoir recours au concept confus (et opaque) de l’incertitude inexplicable qu’ils manquent (ou évitent) d’expliciter, car cela lèverait le voile sur les failles de leur construction intellectuelle.


Ils le cernent dans une certaine mesure en employant la notion de variabilité statistique pour mesurer le risque - bien que le qualifiant parfois d’incertitude1 - c’est-à-dire la part de réalité qu’ils choisissent délibérément d’occulter. Cette part recouvre tous les processus complexes révélés par des travaux scientifiques récents, en particulier ceux de plateformes telles que le GIEC ou l’IPBES, ainsi que la dimension politique des événements, y compris les changements éventuels de rapport de forces entre les acteurs du secteur [lire ici et ici].


Cette posture est adoptée par la série des Perspectives Agricoles de l'OCDE et de la FAO [lire] qui proposent d’innombrables résultats quantitatifs et une myriade de graphes, illustrant une analyse désagrégée par région, dans l’espoir de leur donner un caractère scientifique aux yeux qui ne prendraient pas le temps de fouiller les détails, et de rassurer les « marchés » au sujet de la stabilité du monde [lire], alors que les « marchés » disposent d’une multitude d’experts travaillant pour eux qui ne peuvent pas se permettre de faire l’impasse sur la réalité. À la pointe dans les années 90, cette attitude écono-mystique fait désormais, de toute évidence, partie d’un combat d’arrière-garde voulant désespérément préserver le rôle dominant de l’économie, tandis que notre époque est devenue, au moins dans une certaine mesure, un moment où les sciences physique, biologique et politique et le droit ont acquis un pouvoir explicatif plus étendu [lire ici, ici, ici et ici].   



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Note:


1. Il pourrait être utile de rappeler ici la différence entre le risque et l’incertitude. Le risque est fondé sur l’information et fait référence à la probabilité d’un éventail de résultats possibles. L’incertitude, par contre, repose sur le doute, quand l’éventail des événements futurs possibles est inconnu et que leur probabilité ne peut pas être déduite de l’expérience ou de la modélisation (Knight, F. H., Risk, Uncertainty and Profit. New York, NY: Sentry Press, 1921).



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Pour en savoir davantage :


  1. IPCC,  Summary for Policymakers Climate Change 2022 Impacts, Adaptation and Vulnerability, Working Group II Contribution to the Sixth Assessment Report of the Intergovernmental Panel on Climate Change, 2022 (en anglais).

  2. IPBES, Summary for policymakers of the global assessment report on biodiversity and ecosystem services of the Intergovernmental Science-Policy Platform on Biodiversity and Ecosystem Services. 2019 (en anglais)..

  3. IPBES, Summary for policymakers of the assessment report on land degradation and restoration of the Intergovernmental Science- Policy Platform on Biodiversity and Ecosystem Services, 2018 (en anglais).



Sélection de quelques articles récents parus sur lafaimexpliquee.org liés à ce sujet :


  1. Opinions: Sanctions, armes de privation massive par Anis Chowdhury et Jomo Kwame Sundaram, 2022.

  2. Le pouvoir économique privé dans les systèmes alimentaires et ses nouvelles formes, 2022.

  3. Le climat change,... l’alimentation et l’agriculture aussi, 2021.

  4. Opinions: Le dur retour de la réalité - Réflexions autour de la crise de la COVID-19 par Materne Maetz, 2020.

  5. Protection de notre santé et de notre environnement - La justice au secours de la réglementation ? 2019.

  6. La Vie malade de la folie humaine : il nous faut changer de paradigmes, d’objectifs et de valeurs, 2019.

  7. Rapport 2015 de l’OCDE et de la FAO sur les perspectives agricoles : un optimisme myope… ? 2015.

 

Dernière actualisation: juin 2022

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